Notre président, Alain Coheur est intervenu au Dia do Desenvolvimento Local 2026, organisé par Animar le 17 septembre 2026 à Lisbonne, dans le cadre de la conférence européenne :
« L’Économie sociale au cœur de la nouvelle stratégie européenne de compétitivité ».
Voici l’intégralité de son discours
” Discours : Vers une économie sociale européenne unie et reconnue
Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie de m’offrir cette occasion de m’exprimer sur le thème de l’économie sociale et solidaire (ESS) et de son potentiel au sein de l’Union européenne, à l’occasion de cette Journée du développement local.
Je voudrais commencer par un message simple.
L’Europe ne deviendra pas plus compétitive en devenant moins sociale. Elle deviendra plus compétitive si elle fait de son modèle social l’un des fondements de sa compétitivité.
1. La compétitivité est aussi une question sociale
La question est de savoir quel type de compétitivité l’Europe souhaite construire.
L’innovation, l’investissement, les compétences, la simplification, l’autonomie stratégique et le marché unique sont des enjeux importants. Mais les ambitions sociales ne peuvent pas être cantonnées dans un silo à part. La compétitivité, la santé, la politique industrielle et la cohésion territoriale doivent se renforcer mutuellement. La compétitivité à long terme de l’Europe ne dépend pas seulement des entreprises et de la technologie, mais aussi des infrastructures sociales : des systèmes de santé de qualité, des soins de longue durée, l’aide sociale, l’éducation et des logements abordables. L’autonomie stratégique ouverte repose elle-même sur la combinaison de l’intégration économique et sociale.
La dimension sociale n’est pas une compensation a posteriori. C’est une condition de la performance économique.
Les infrastructures sociales européennes font partie intégrante de notre résilience, de notre cohésion et de notre capacité de production. La garantie des soins et de la santé, une politique de prévention renforcée et un marché unique social s’inscrivent dans le même projet européen.
L’accessibilité est le critère qui permet de déterminer si les droits sociaux et sanitaires de l’Europe sont réels. Les droits inscrits dans un cadre européen n’ont de sens que lorsque les citoyens peuvent effectivement bénéficier de soins et de services essentiels en temps opportun, à un coût abordable et de manière compréhensible, indépendamment de leurs revenus, de leur âge, d’un éventuel handicap ou de leur lieu de résidence. Le pilier européen des droits sociaux renouvelé doit donc passer des principes à la mise en œuvre : transformer les droits aux soins de santé, aux soins de longue durée, à la protection sociale et aux services essentiels en un accès mesurable dans la vie quotidienne des citoyens.
2. Un marché unique social
Nous avons besoin d’un marché unique économique fort. Nous avons également besoin d’un marché unique social : un espace européen dans lequel les droits sociaux, les services d’intérêt général et les organisations solidaires puissent se développer avec la même ambition que celle que nous appliquons au capital, aux biens, aux services et aux entreprises.
La diversité est une force. Mais la diversité juridique ne doit pas devenir un désavantage structurel. Un marché unique social devrait permettre aux organisations collectives, à but non lucratif et solidaires d’agir plus facilement au-delà des frontières tout en préservant leur gouvernance et leur finalité sociale.
Un marché unique social doit en fin de compte être jugé non pas à l’aune de déclarations, mais sur sa capacité à permettre aux organisations à vocation sociale de fonctionner, de coopérer, de se développer et d’intervenir concrètement dans toute l’Europe. Concrètement, cela implique de reconnaître les différents modèles d’entreprise et les services d’intérêt général ; d’appliquer une réglementation proportionnée ; de faciliter la coopération transfrontalière ; de garantir un accès effectif aux marchés publics, aux financements de l’UE et à l’investissement social ; d’intégrer l’impact social dans la gouvernance du marché unique ; et de permettre aux solutions efficaces de l’économie sociale de se développer sans perdre leur raison d’être.
3. Le poids de l’économie sociale
Au sein de l’Union européenne. Dans certains pays, tels que la France, l’Italie, la Belgique et l’Espagne, les entreprises d’économie sociale représentent plus de 10 % du PIB national.
Mais au-delà des grands groupes bien connus, ce sont souvent les initiatives qui retiennent moins l’attention des médias qui révèlent le mieux la vitalité — et la fragmentation — de ce secteur.
En ce qui concerne les mutuelles, prenons un exemple que je connais bien : Solidaris en Belgique, qui représente plus de 3 millions d’adhérents et qui, non seulement gère le remboursement des frais de santé, mais milite aussi, au niveau européen, avec force pour la reconnaissance d’un véritable statut européen pour les mutuelles – un combat juridique de longue date qui n’a jamais abouti pleinement et qui illustre clairement la difficulté de faire reconnaître nos modèles au niveau de l’UE.
En France, le groupe VYV, né en 2017 du regroupement de plusieurs mutuelles (Harmonie Mutuelle, MGEN, MNT, la Mutuelle des Scop, etc.), est aujourd’hui le premier acteur mutualiste du pays en matière de santé et de protection sociale, avec plus de 10 millions de personnes couvertes et environ 45 000 salariés. Ce que l’on sait moins, c’est son rôle de prestataire direct de services sociaux : via sa filiale VYV3, il gère plus de 1 700 établissements de santé et d’accompagnement, et, par l’intermédiaire d’Arcade-VYV, il est devenu un acteur majeur du logement social en France. Il s’agit là d’un exemple concret de ce que peut être une économie sociale intégrée – une économie qui ne se limite pas à l’assurance, mais qui englobe toutes les étapes de la vie des personnes.
Un autre exemple tout aussi révélateur est celui du Groupe Up (anciennement Chèque Déjeuner), une coopérative (Scop) fondée en 1964 à Gennevilliers, qui opère aujourd’hui dans 25 pays répartis sur quatre continents. Peu de gens savent que le chèque-repas – un produit très pratique et du quotidien – trouve son origine dans un modèle coopératif détenu à 100 % par ses salariés, avec une implication significative des syndicats, et que ce modèle s’est développé à l’international, notamment grâce à des partenariats avec des coopératives italiennes telles que CAMST, plutôt que par le biais d’une croissance externe classique. Il s’agit là d’une illustration peu connue de la capacité de l’économie sociale à se développer commercialement à l’échelle mondiale sans perdre sa gouvernance coopérative.
Je ne m’étendrai pas ici sur le modèle d’économie sociale et solidaire (ESS) de nos amis (et voisins) espagnols, car il est désormais largement documenté et reconnu.
Le modèle italien des coopératives sociales, apparu dans les années 1980, en est également un exemple. Cependant, ses réseaux locaux – qui n’en sont pas moins essentiels – sont moins connus. À Brescia, le consortium SOL.CO (Solidarietà e Cooperazione), créé dès 1983, regroupe aujourd’hui des dizaines d’organismes d’insertion professionnelle par le biais de coopératives sociales. Ce type de consortium régional permet de mutualiser les fonctions de soutien, d’exercer une influence collective dans les appels d’offres publics et de faciliter le développement d’une véritable stratégie d’expansion sur un bassin d’activité — un modèle qui mérite d’être étudié de plus près.
4. Opportunités dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO)
Dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale déjà membres de l’UE, l’économie sociale se développe grâce à un soutien décisif des fonds européens, en particulier du Fonds social européen Plus (FSE+).
On en trouve un exemple concret à Bielawa, dans le sud de la Pologne, où la coopérative sociale ARTE accompagne des hommes en situation d’extrême précarité — des personnes en situation d’itinérance de longue durée et des personnes aux prises avec une addiction — dans leur retour progressif à l’emploi. Ce projet, rendu possible grâce à un financement du FSE+, illustre concrètement comment l’investissement européen dans le capital humain peut, à l’échelle d’une petite ville, se traduire par une réponse très concrète à la lutte contre l’exclusion sociale.
Plus largement, les pays d’Europe centrale et orientale représentent un potentiel considérable pour l’économie sociale européenne : il s’agit de pays qui bénéficient de volumes importants de fonds structurels – la Pologne, par exemple, a été le premier bénéficiaire des fonds européens au cours de la période 2014-2020 –, mais où le modèle d’économie sociale reste souvent moins structuré sur le plan juridique et institutionnel que dans les pays d’Europe occidentale. Aider ces pays à mettre en place des cadres juridiques adaptés et à établir des réseaux nationaux constitue un domaine à fort potentiel de développement pour la prochaine décennie.
5. La dynamique émergente dans les pays voisins et candidats à l’adhésion à l’UE
L’économie sociale se développe également dans les pays voisins et candidats à l’adhésion à l’UE, par exemple au Monténégro. En tant que candidat à l’adhésion à l’Union européenne, dont la date cible d’intégration est fixée à 2028, ce pays considère l’entrepreneuriat social comme un moyen concret de lutter contre le chômage des jeunes et les inégalités régionales. Les acteurs locaux et la société civile réclament désormais l’adoption d’une loi spécifique sur l’entrepreneuriat social.
Je ne peux pas non plus passer sous silence le Royaume-Uni, puisque l’actuel Premier ministre, Andy Burnham, est issu du Parti coopératif. Son gouvernement réaffirme l’engagement du Parti travailliste de doubler la taille du secteur coopératif et mutualiste au Royaume-Uni. Jim McMahon, qui dirige le Parti coopératif depuis 2020, a été nommé ministre des Collectivités locales, de la Décentralisation et de la Croissance régionale au sein du gouvernement Burnham. L’économie sociale et solidaire et les coopératives sont notamment reconnues comme un moyen de réindustrialiser le pays.
6. L’Union européenne n’est plus un modèle pour l’économie sociale et solidaire
En tant que président du Forum international de l’économie sociale, j’ai l’occasion d’observer les dynamiques politiques continentales autour de l’économie sociale, et la situation au sein de l’Union européenne s’est considérablement détériorée.
En l’occurrence, début mai 2025, la Commission a supprimé l’unité dédiée à l’économie sociale au sein de la DG GROW (Marché intérieur, Industrie, PME), qui relevait de la responsabilité du commissaire français Stéphane Séjourné ; cette responsabilité incombe désormais exclusivement à la commissaire aux Droits sociaux, Roxana Minzatu. Il s’agit là d’un coup dur, car cette unité incarnait précisément le lien entre l’ESS et l’agenda industriel et de compétitivité de l’UE — et pas seulement sa dimension sociale.
L’Union européenne n’est plus considérée comme un modèle en matière d’économie sociale : sur le papier, cependant, la dynamique semblait prometteuse : le plan d’action de 2021, la recommandation du Conseil de novembre 2023 et la feuille de route de Liège de 2024 signée par 21 États membres.
Cependant, l’évaluation récente des stratégies nationales montre qu’un peu plus de la moitié des États membres disposent actuellement d’un cadre juridique ou politique dédié à l’économie sociale, ce qui reflète une mise en œuvre très inégale des lignes directrices européennes.
À cet égard, c’est peut-être au niveau infranational – dans les villes et les régions – que l’on a pu observer des politiques innovantes dans le domaine de l’économie sociale : Barcelone, l’Émilie-Romagne, Gand, Vienne et, bien sûr, le projet de 2021 « Cidades Portuguesas – Capital Europeia da Economia Social » mené par le CASES. Je voudrais saisir cette occasion pour saluer le réseau REVES, le Réseau européen des villes et régions pour l’économie sociale.
Véritables laboratoires d’expérimentation de l’économie sociale, les collectivités locales permettent une forme de coopération bien plus décentralisée dans ce domaine, plus proche des écosystèmes de la société civile.
Un autre défi réside dans le fait que la collecte de données reste insuffisante, ce qui rend difficiles les comparaisons entre pays et affaiblit la capacité de plaidoyer du secteur.
Enfin, les cadres régissant le financement privé et mixte restent fragmentés, et les règles européennes en matière d’aides d’État continuent de constituer une source majeure d’incertitude juridique pour les organisations de l’ESS, car nous sommes souvent des modèles économiques hybrides (partiellement à but non lucratif, gouvernance démocratique, utilité sociale).
7. Conclusion : une ambition à poursuivre ensemble
Mesdames et Messieurs, l’économie sociale européenne ne manque ni de vitalité ni d’exemples inspirants — des plus connus aux plus discrets. Ce qui lui manque encore, c’est la capacité de transformer ce que nous sommes en une force politique unie et forte.
La vulnérabilité croissante des acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) – qu’elle soit politique ou financière – ne les encourage guère à parler d’une seule voix face aux défis colossaux auxquels l’Union européenne est confrontée, tels que décrits dans les rapports Letta et Draghi. Le poison de la division menace chaque entité de l’ESS qui lutte pour sa survie. C’est un objectif que je partage avec mon ami Juan Antonio, président de Social Economy Europe : parler d’une seule voix
Or, c’est cette ambition que nous devons poursuivre ensemble afin d’exercer une plus grande influence sur l’Union européenne.
Nous pourrions, par exemple, faire du financement une cause européenne commune ; l’ESS a besoin d’un financement adapté à ses caractéristiques spécifiques : un financement qui tienne compte de son impact social, environnemental et territorial, et non pas uniquement de sa capacité à maximiser les rendements financiers. Nous aborderons cette question lors du Forum mondial de la diplomatie de l’ESS / Rencontres du Mont-Blanc, les 4 et 5 février 2027 à Genève, auquel vous êtes invités.
La compétitivité sans dimension sociale restera incomplète. La transformation industrielle sans investissement dans les personnes ne sera pas durable. Et un marché unique sans une dimension sociale renforcée ne permettra jamais à l’Europe de réaliser pleinement son potentiel.
Les enseignements tirés des récentes crises sanitaires, climatiques et géopolitiques ont montré à quel point la résilience et la compétitivité sont étroitement liées.
Les entreprises de l’économie sociale ne sont pas des acteurs du passé de l’Europe. Elles peuvent apporter des réponses aux défis que sont l’évolution démographique, la prévention, l’accès aux soins de santé, la cohésion territoriale, la résilience climatique, l’innovation sociale, le vieillissement en bonne santé et l’autonomie stratégique. Le défi ne consiste pas simplement à les protéger. Il s’agit de libérer leur capacité à apporter des solutions pour l’Europe.
Une Europe plus accessible peut aussi être une Europe plus prospère. Une Europe en meilleure santé peut aussi être une Europe plus productive. Une Europe plus axée sur la prévention peut aussi être une Europe plus compétitive.
L’avenir de l’Europe ne se jouera pas uniquement en fonction de ce qu’elle produit, mais aussi de la capacité qu’elle donne à ses citoyens de participer, de contribuer et de s’épanouir.
C’est l’un des messages que l’Europe devrait faire valoir lors du discours sur l’état de l’Union.”
